TOUSSAINT : le Journal des procès

Philippe TOUSSAINT a créé en 1982 Le Journal des procès. Plus qu’un grand chroniqueur judiciaire, c’était un humaniste à l’éthique rigoureuse, soucieux de rapprocher le citoyen de la justice. Le Journal des procès bimensuel était à son image…

La reconnaissance de ses pairs était à la hauteur de la qualité des propos tenus. Parmi les chroniqueurs, on retrouve d’ailleurs des profils ‘lourds’ comme : Claude Javeau, Robert Henrion, JM Dermagne, RM Legros… Que du beau monde !

La bibliothèque de wallonica.org contient la quasi totalité des numéros de la revue et les archives du Journal des procès ne sont pas publiées en ligne : que voilà une belle mission pour nous ! Ci-dessous, la liste des numéros que nous avons déjà dématérialisés avec, en primeur pour chaque numéro scanné, l’éditorial de Philippe Toussaint

Journal des procès n°279 (17 mars 1995)

Le dessin (colorié par nous) reproduit en couverture est extrait du Songe de Poliphile, chef-d’oeuvre insurpassé des livres imprimés, Alde Manuce l’édita à Venise en 1499 et on reste stupéfait de la somme de talents conjugués que représente cet in-folio de 234 pages. Le texte en est mystérieux et fascinant. On suppute que son auteur serait un Dominicain, Columna, parce qu’en assemblant les premières lettres des trente-huit chapitres on obtient la phrase Poliam Frater Franciscus Columna permavit. L’ouvrage tout entier procède de tels acrostiches, de subtilités proprement cabalistiques. Il est écrit en un italien très savant, farci de néologismes que seuls des linguistes avertis peuvent entendre.

Le Songe de Poliphile est, semble-t-il, initiatique, didactique, symbolique et, assurément, ésotérique. Ce serait une véritable Bible de l’humanisme et de la conscience aiguë qu’avaient ces humanistes de la splendeur de la vie. Il nous entraîne dans un jardin dont l’architecture et les monuments évoquent, par exemple, ceux de Bomazo, à Viterbe où on ne peut manque d’être saisi, d’une angoisse exquise et morbide, tout y paraissant si lourd de sens, mais lequel ?

On soutient parfois que Le Songe de Poliphile fut un cri de désespoir d’humanistes épouvantés de constater que la papauté s’engageait dans la voie du pouvoir temporel, changement politique qui coïncida avec les morts mystérieuses de nombre d’intellectuels aussi brillants que Pic de la Mirandole ou Ange Politien. A l’appui de cette thèse, on doit bien mettre le formidable investissement de tous ordres que représenta cette publication par le prince des éditeurs de cette époque, Alde Manuce, et que, par exemple, les nombreuses et merveilleuses illustrations de l’ouvrage furent successivement et même concomitamment attribuées au Pérugin, à Raphaël, Bellini, Carpaccio, Mantegna, Montagna et bien d’autres encore, comme si tant de génies de la pensée et des arts s’étaient unis pour lancer un cri de désespoir dont les échos ne sont plus perceptibles aujourd’hui que dans les cyclamens sauvages qui ont poussé, couleur de cernes et de lilas, aurait dit Apollinaire, au creux des rocs sculptés de Bomazo…

Philippe Toussaint


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Journal des procès n°339 (26 décembre 1997)

Cette estampe sur bois est peut-être la plus ancienne du genre. Elle serait antérieure à 7423 et aurait été tirée, soit en Allemagne, soit dans les Pays-Bas. Elle a cette singularité d’être sur papier de coton non collé, en sorte que I’impression I’a traversée à ce point qu’on la voit presque aussi bien à l’envers qu’à I’endroit.

Cette estampe coïncide avec la vulgarisation en Europe du papier de chiffe (de l’allemand chipe) sans lequel I’estampage était à peu près impossible, sauf sur étoffe. Cet art d’imprimer sur étoffe était déjà en usage en Chine, dès l’an mille semble-t-il, mais on peut aussi remonter à l’Egypte antique. Ainsi, une fois encore, le problème de l’origine d’une technique débouche-t-il sur des discussions sans fin, aucune découverte de cet ordre ne pouvant être datée précisément.

Il n’importe point peu, car les gravures sur bois du début du XVème siècle ont sans doute suggéré aux artistes de cette époque d’obtenir les reproductions de leurs œuvres à plusieurs exemplaires par d’autres procédés, par exemple la gravure sur métal. Dans le premier cas toutefois, I’empreinte venait des parties en relief de la planche et, dans le second, des creux. Épineuse question ! Pas plus en somme que l’énigme de notre estampe où la fermeté du dessin se marie à la naïveté en même temps qu’à la hardiesse…

Philippe Toussaint


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Journal des procès n°122 (5 février 1988)

De même que la fortune d’un marchand de moutarde se fait moins sur ce qu’on en mange que sur ce qu’on laisse sur le bord de son assiette, car on en prend toujours trop, les informations intéressantes ne sont qu’une petite partie de celles qu’on nous livre. Dans le formidable flux de nouvelles, la perle perd son orient, pour deux raisons.

La première est qu’à vouloir tout dire, on noie I’important dans un salmigondis de faits divers pittoresques et de faits de société à peine significatifs. La seconde raison est que certaines informations sont redoutables lorsqu’on est seul à y mettre I’accent. L’audace n’est plus neutralisée par le nombre ni la voix soutenue par le chœur. Le journaliste sera tenté de faire de l’auto-censure dont Benjamin Constant remarquait déjà que c’était le péril le plus à craindre, car si I’on peut supprimer la censure, comment obliger les journaux de parler ? Dans cette presse qui a changé de mains depuis quelques années, on ne censure pas, ou peu : c’est inutile.

Les bons journaux se soucient peut-être moins  d’être les premiers (souvent de si peu !) sur la balle que de revenir sur entre-filets. En somme, ils se servent parcimonieusement de moutarde, mais ils la mangent sans en laisser une miette – ce qui n’enrichit pas les marchands.

Philippe Toussaint


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Journal des procès n°338 (12 décembre 1997)

Notre illustration de couverture est une gouache montrant I’abbaye de Port-Royal-des-Champs, près de Chevreuse, dans les Yvelines, vers 1640, havre de paix mais aussi haut-lieu de la pensée. Pascal y écrit son Entretien sur Épictète et Montaigne et ses Lettres provinciales. Bien d’autres grands esprits hantèrent Port-Royal, de Mme de Sévigné à Racine et à Jansénius, plus tard recteur de l’Université de Louvain et auteur de l’Augustinus où il reprit la doctrine de Saint Augustin sur la grâce et la prédestination.

En 1627, la mère supérieure Marie-Angélique Arnaud avait instauré l’élection triennale des abbesses, donc à temps, comme on parle de le faire pour les chefs de corps dans la magistrature belge où ce serait cinq ans, renouvelable une fois, tandis qu’à Port-Royal, c’était trois ans non renouvelable.

Sous la Fronde, l’abbaye fut un refuge combien précieux. Tout n’y était que calme, pauvreté et méditation. Une des mères supérieures écrivit : “Nous avons toujours été environnés des plus cruelles troupes du monde, qui ont ravagé notre pays avec toutes sortes de cruautés sacrilèges. Ces messieurs de Port-Royal avaient tous repris leurs épées pour nous garder et ont fait de bonnes barricades”. Quelle économie de mots ! Non “ce pays” mais “notre pays” et ce qualificatif de “sacrilèges” qui en dit tellement plus que quelque logorrhée !

Cette paix, que respire notre illustration, ne dura point. Cette sale bête de Louis XIV dépêcha, en 7664, deux cents gardes du Lieutenant de police et une nuée d’exempts qui envahirent I’abbaye, expédièrent les religieuses les plus influentes dans des couvents où elles furent traitées avec beaucoup de dureté, les autres étant purement et simplement livrées à la soldatesque. Les tyrans n’aiment pas les havres de paix, ailleurs que dans leurs palais.

Philippe Toussaint


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Journal des procès n°121 (22 janvier 1988)

Les restaurants qui sont ou devraient être, comme leur nom I’indique, des établissements où l’on répare ses forces, où on les restaure, ne sont-ils pas d’aventure des endroits où on les dégrade ? Il est bien connu que des mets trop riches mais exquis peuvent ruiner la santé mais ce n’est que si on en abuse.
Par contre, s’il faut en croire Test-Achats, un pourcentage énorme des frites que l’on sert en Belgique sont dangereuses pour la santé parce qu’on ne renouvelle pas assez souvent la graisse dans laquelle on les cuit !
Cette information est inquiétante dans la mesure où elle ne concerne pas la minorité qui fréquente des restaurants plus ou moins coûteux mais ceux qui se pressent dans des établissements pratiquant des prix modérés, beaucoup de clients mangeant chaque jour des frites pour tout repas de midi ou du soir. Il était déjà bien malheureux d’être pauvre, voilà que ça devient dangereux !
Le phénomène concerne pourtant bien d’autres choses que les frites. On calcule les prix de revient au plus juste, au centime près, soit afin de pouvoir pratiquer des prix très bas, afin d’attirer le chaland, soit pour augmenter les bénéfices, un million de fois dix centimes par poulet débité, qu’on économisera avec un peu de poudre de perlimpinpin faisant cent mille francs, qui sont toujours bons à prendre. Rien ne résiste apparemment à cette logique. On s’est indigné, il y a quelques années (on dit qu’on y a mis bon ordre ?) de ce que les bébés-phoques étaient dépiautés tout vifs sur la banquise où on les laissait mourir misérablement. C’était horrible en effet.
Il est pourtant certain que ceux qui agissaient ainsi ne le faisaient ni par plaisir ni même avec indifférence mais le salaire qu’on leur donnait ne leur permettait pas de prendre le temps de tuer d’abord la bête, leurs employeurs calculant qu’à raison de cinq minutes par bête, le salaire étant d’autant, on économisait autant en dépiautant tout vif…

On a parfois I’impression que nous sommes tous, peu ou prou, directement ou indirectement dans cette situation et que les scrupules ne sont plus de saison sauf à s’entendre qualifier de “belle âme” ou de rêveur. On devrait servir des frites tous les jours aux âmes laides !

Philippe Toussaint


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Journal des procès n°119 (24 décembre 1987)

Nous nous honorons vraiment de publier le discours de rentrée de Me Patrick Henry au jeune barreau de Liège ? Est-il désespéré ? La question de Camus sur “le possible art de vivre sans illusion mais dans la ferveur” nous renvoie à Dostoievski : si Dieu n’existe pas, tout est permis ! La dérive de ce constat étant qu’on le prit pour une permission. A l’angoisse existentielle répondit la civilisation de consommation et à Jean Barois, la nouvelle cuisine.
Salacrou (notre jeunesse) consacra toutes ses pièces à ce thème : quel monde que celui où Dieu n’existe pas ? L’humilité et l’humour (lequel consiste à se moquer de soi, jamais des autres) suggèrent comme à tâtons quelques pistes aux agnostiques. Sans se targuer de ne pas croire qu’on zozotte si on vous parle de Saussure, les mots – nommer les choses- deviennent un souci obsédant. Bien écrire, toutefois, serait synonyme d’être “de droite” d’où le mépris que professent de bons esprits pour Anatole France (qui écrivait en effet aussi bien que Louis Veuillot).
D’où peut-être aussi, voyons-nous que les poètes, qui sont l’extrême pointe de la littérature, n’occupent plus qu’une place exiguë dans les librairies. Encore s’agit-il le plus souvent d’ouvrages où on commente savamment des œuvres poétiques, un peu comme depuis qu’il est “tombé” – oh ! le mot juste !- dans le domaine public, Marcel Proust est partout, mais expliqué, condensé, prédigéré, b.a. banalisé.
On est toujours contemporain de son époque, quoiqu’on fasse ! Là où nous mettons tout notre cœur au Journal des procès, la machine, ce monstre, nous fait écrire “pesons-nous” au lieu de “pensons-nous” – ce que le chœur des gagneurs tient pour sans importance, au lieu que cette dérision nous angoisse.

Philippe Toussaint


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Journal des procès n°146 (10 mars 1989)

Ce numéro du Journal des procès est largement consacré à la notion de crime contre I’Humanité, avec notamment le texte de la conférence du philosophe Alain Finkielkraut à Bruxelles, le 31 janvier dernier, à l’initiative de l’Inspection du cours de morale et avec la collaboration de la Société Belge de Philosophie ainsi que de Dialogos, qui regroupe les anciens étudiants de philosophie de I’U.L.B. Cette manifestation, illustrée par la représentation de la pièce de Peter Weiss, L’instruction, était évidemment aussi une manière de célébrer le 40e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’Homme.

Qu’est-ce qu’un Homme ? Ou qu’est-ce que l’Homme ? Où est le trait commun de la diversité ? L’idée de tolérance a prit son essor chez nous au moment-même où on se mit à la bafouer. Ce qu’on a baptisé sottement le Moyen-Age, comme s’il s’agissait d’une période sans consistance, faite d’absence et d’attente, fut en réalité une des plus passionnantes de I’Histoire, tout entière axée, ici et là, sur la douceur.

L’art qu’on nommera gothique par dérision et par opposition à l’art roman, cette Renaissance dont on célèbre si volontiers la grandeur et qui fut celle des individus coïncida avec l’irruption d’une chose absolument nouvelle dans I’Histoire des Hommes : celle de la monstruosité, de la torture pour des motifs idéologiques et des bûchers par piété.

Le Pinturicchio, dont nous voyons ici un détail du Voyage de Moïse en Egypte ne nous donne-t-il pas une définition de l’Homme ? Séphora se penche sur un enfant qu’une autre femme tient sur ses genoux. Qu’est-ce que la tolérance qui tomberait dans I’indifférence ? Et l’attention due aux autres, la curiosité de l’autre et des autres, n’est-elle pas une des clés ?

Philippe Toussaint


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Journal des procès n°316 (13 décembre 1996)

Jacques Cujas, qui en réalité s’appelait Cujans et adjoignit sans vergogne un petit de à son nom, fut assurément le fils de ses œuvres. Son père était un très modeste artisan bien incapable de suffire à la dépense des études de son fils. C’est en autodidacte que Jacques Cujas apprit le latin et le grec. Il éblouit pourtant quelques lettrés qui le prirent sous leur protection et lui permirent de se consacrer au droit romain dont il fut le premier à donner des versions rigoureuses, les juristes de l’époque ayant la fâcheuse habitude d’interpréter les Institutes en fonction des causes qu’ils défendaient. C’est ainsi qu’on le tient encore aujourd’hui pour le plus illustre représentant de l’école dite historique. On le surnommait au XVIème siècle le Prince des romanistes, et nul doute en effet qu’il était savantissime.

Loisel, qui fut un de ses disciples les plus spirituels, nous a laissé des notes piquantes sur Cujas, nous le montrant rampant sur le plancher de sa soupente, nu milieu d’un fouillis de livres, manuscrits ou imprimés, trouvant chaque fois sans coup férir l’ouvrage qu’il cherchait et grommelant alors sa joie en un latin ou un grec recherché. Loisel ajoute qu’il était sale comme un peigne et puait fort “non rien que de la bouche”, et Pierre Poithou, un autre de ses disciples, qui publia son immortel mais un peu négligé de nos jours Tractatus ad Africanum, Recitationes solemnes, Observationum et emandationum, affirme que sa barbe était pleine de poux.

Il ne paraît pas douteux néanmoins que Cujas aimait le droit romain parce qu’il le tenait pour un droit juste et qu’outre son érudition vertigineuse, c’était un humaniste, crasseux mais d’âme pure.

Philippe Toussaint


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Journal des procès n°320 (7 février 1997)

La miniature que nous reproduisons en couverture de ce numéro est extraite du Livre de l’Institution et de la Chose publique, ouvrage publié au XIVe siècle et dont nous ne saurions trop vous recommander l’achat si vous le trouvez dans quelque marché aux puces à un prix inférieur à un ou deux millions [de francs belges]. Ce livre qui fut acquis en son temps par presque tous les grands commerçants, c’est-à-dire par ceux qui font habituellement des actes de commerce, avait pour ambition de prémunir ses lecteurs contre les difficultés en matière de négoce dans des pays où les lois et les usages étaient particuliers. Il se lit aujourd’hui encore passionnément dans la mesure où ces lois et ces usages ne tombaient jamais du ciel mais au contraire sortaient de terre (ou des mers), correspondant à de lentes maturations qui, en définitive, font les civilisations. Dis-moi comment tu vends et comment tu acquières, je te dirai qui tu es…

Ce commerçant qui échange un sac de pièces de monnaie contre un billet qu’il glisse dans le creux de la main de son client devait non seulement avoir une preuve qu’il lui avait remis I’argent mais encore qu’il le lui avait remis selon les usages dont on sait qu’en droit commercial, ils ont toujours été d’une grande importance. Ce n’était pas une mauvaise idée peut-être d’illustrer ces choses, de les enluminer, c’est-à-dire de les éclairer par des images et ne pourrions-nous rêver de livres de droit qui, aujourd’hui encore, n’auraient pas la sécheresse de textes en quelque sorte coupés de la réalité diverse et poétique du monde, un peu comme ce demi-dieu grec qui ne retrouvait force et vigueur qu’en touchant terre !

Philippe Toussaint


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