Journal des procès n°507 (23 septembre 2005)

BROUILLET, André : La petite fille en rouge © DP

À quoi ou qui rêve cette petite fille peinte en rouge dans un écrin de fleurs vives par un certain André Brouillet (1857-1914) en 1895 ? Son immense chapeau lui-même évoque une corolle, par exemple celle d’un œillet, en anglais carnation, ce même mot signifiant dans notre langue la couleur de la chair. Le visage de la fillette semble être de porcelaine, semblable à celle dont étaient faites les têtes des poupées des gamines habitant les beaux quartiers de jadis. Le peintre lui a demandé de poser, cela se devine à son regard et à la manière hiératique dont elle tient son cerceau. Derrière ce regard, toutefois, l’on devine qu’il y a bien un rêve d’enfant, des images qui immobilisent le jeune modèle de l’intérieur comme le regard du peintre l’a immobilisé de l’extérieur.
Rêvons à notre tour : on peut imaginer que la petite fille est devenue d’abord une demoiselle courtisée par de riches prétendants, et qu’elle a épousé ensuite l’un d’entre eux, un officier fringant tué dans les premiers jours de la Grande Guerre.
Juste avant sa mort, le même André Brouillet aura pu peindre, posé par le même modèle, une Jeune femme en noir, dont le regard portera toute la tristesse du monde.
On ne rêve pas que de choses gaies. Si, comme l’écrit Renan, il arrive que la vérité soit triste, il en va de même du rêve. Alors que le Journal des procès tire (provisoirement, qui sait ?) sa révérence, on trouvera que le rêve qui passe dans les yeux de la petite fille en rouge était peut-être rien moins que joyeux. Mais, quoi qu’il en soit, cela ne devrait pas nous empêcher de continuer à rêver. Il ne faut jamais cesser de rêver.

Philippe Toussaint


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