Journal des procès n°248 (12 novembre 1993)

Léon Blum faisait observer, dans une préface qu’il écrivit un jour aux Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, que si des héroïnes de ce roman I’emportaient en perfidie sur les hommes, c’est que les femmes furent plus longtemps réduites en esclavage, de jure ou de facto. On trouve pourtant beaucoup de réactions d’esclaves dans la réalité sociale chez les hommes comme chez les femmes. Ainsi l’exclamation, si fréquente, lorsque quelque chose n’a pas été exécuté comme il était souhaitable : “Ce n’est pas de ma faute !” Réaction désastreuse car, s’il ne s’agit pas d’un sabotage, l’important n’est évidemment pas que ce soit de la ‘faute” de qui que ce soit mais de savoir, moins pourquoi que comment quelque chose a foiré. Le seul but étant que cela ne se reproduise plus, pour le plus grand bien général. C’est ce qui est presque impossible à expliquer de manière convaincante à l’immense majorité de ceux qui craignent de perdre leur place, exactement comme un esclave se souciait avant tout d’éviter le fouet mais se fichait pas mal des projets de son maître, lequel au demeurant ne songeait pas, fatale erreur, à les lui représenter.
Il est clair que lorsqu’un collaborateur, et non un esclave, dit “ce n’est pas de ma faute” il perd ipso facto tout crédit. Il serait mille fois préférable, pour lui, de constater que c’est de sa faute ! Mais encore faudrait-il que, de l’autre côté, on n’en profitât point…
Comme les relations sociales gagneraient à être sur pied d’égalité ! Malheureusement, les vanités s’en mêlent, la vieille et fausse idée que le patron est “maître chez lui” resurgissant à point nommé, tandis qu’il est le premier serviteur de son entreprise. La peur dicte fréquemment les réactions des autres, mauvaise conseillère s’il en est. En un mot comme en cent, la dignité se paie, elle n’est jamais le lot chanceux ni des uns ni des autres !

Philippe Toussaint


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