Journal des procès n°085 (30 mai 1986)

L’arrêt rendu mardi après-midi à Bruxelles par la cour militaire, confirmant le jugement de première instance qui condamnait Olivier Dupuis à deux ans d’emprisonnement, mais en assortissant cette condamnation d’un sursis probatoire pour la moitié de la peine à la condition que l’intéressé travaille pendant deux ans au profit d’une association luttant contre la faim dans le monde, est un chef-d’œuvre dans son genre.

Confessons que nous n’avons jamais compris ce que cherchait au juste Olivier Dupuis, dont nul ne nie par ailleurs la sincérité et la générosité, en refusant tout à la fois de faire un service militaire et un service civil. La guerre, semble-t-il dire, si elle doit éclater, procédera des relations Nord-Sud, c’est-à-dire entre pays où on ne meurt pas de faim et ceux où c’est le sort d’un nombre immense. Donc, estime Olivier Dupuis, la meilleure manière de lutter contre un ennemi éventuel est de faire pression pour que les pays riches aident les pays pauvres. C’est oublier peut-être une autre problématique : le drame Nord-sud n’élude pas la tragédie Est-Ouest.

Reste que la cour militaire va au-delà des réquisitions du ministère public. Mais ce sont surtout les motifs de la décision (que nous ne manquerons pas de publier et de commenter) qui suscitent notre admiration en quelque sorte perverse. A tous les arguments de la défense tendant à récuser des juges militaires en ce que, dans une affaire pareille, ils sont à la fois juges et parties, la cour militaire trouve des réponses qui ressortissent curieusement à une tautologie. Comment des juges militaires pourraient-ils se laisser influencer, sous-entendu par les idées-mêmes qui sont à la base de leur engagement idéologique ? Leur honneur de soldat est un garant suffisant. Ils sont indépendants, comme d’ailleurs, précise I’arrêt, les juges civils, qui n’ont pas d’étiquette politique.

Tout cela a été lu imperturbablement par M. le conseiller Durant, dans un silence d’autant plus impressionnant qu’on avait I’impression qu’il aurait suffi d’un enfant, faisant une remarque naïve, pour qu’on se réveille.

Philippe Toussaint


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CARTE POSTALE : Expo Ragini (galerie Oljemark, Helsinki, 1998)

“You like it ? Why don’t you buy it ?”

Pour télécharger 4 cartes postales de l’artiste (recto-verso) :


D’autres du Fonds des cartes postales…


Les fonds qui manquent le moins…

Journal des procès n°339 (26 décembre 1997)

Cette estampe sur bois est peut-être la plus ancienne du genre. Elle serait antérieure à 7423 et aurait été tirée, soit en Allemagne, soit dans les Pays-Bas. Elle a cette singularité d’être sur papier de coton non collé, en sorte que I’impression I’a traversée à ce point qu’on la voit presque aussi bien à l’envers qu’à I’endroit.

Cette estampe coïncide avec la vulgarisation en Europe du papier de chiffe (de l’allemand chipe) sans lequel I’estampage était à peu près impossible, sauf sur étoffe. Cet art d’imprimer sur étoffe était déjà en usage en Chine, dès l’an mille semble-t-il, mais on peut aussi remonter à l’Egypte antique. Ainsi, une fois encore, le problème de l’origine d’une technique débouche-t-il sur des discussions sans fin, aucune découverte de cet ordre ne pouvant être datée précisément.

Il n’importe point peu, car les gravures sur bois du début du XVème siècle ont sans doute suggéré aux artistes de cette époque d’obtenir les reproductions de leurs œuvres à plusieurs exemplaires par d’autres procédés, par exemple la gravure sur métal. Dans le premier cas toutefois, I’empreinte venait des parties en relief de la planche et, dans le second, des creux. Épineuse question ! Pas plus en somme que l’énigme de notre estampe où la fermeté du dessin se marie à la naïveté en même temps qu’à la hardiesse…

Philippe Toussaint


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Journal des procès n°337 (28 novembre 1997)

L’estampe que nous reproduisons en couverture nous montre des membres de la Ligue catholique, dans la seconde moitié du XVIème siècle, défilant dans les rues de Toulouse, avec flambeaux et fouets à la ceinture : tout un programme ! L’Inquisition, établie depuis longtemps en Espagne, venait d’être officiellement généralisée dans tous les pays catholiques par le pape Paul III, en vue de faire disparaître toute trace de protestantisme. L’Index instauré en 1557, vouait à la destruction les livres jugés nocifs et le successeur de Paul III, Pie V accrut le caractère coercitif de cette politique, non seulement par la publication de “bons livres”, le catéchisme, le bréviaire,le missel et l’œuvre sans cesse republiée de la “Somme de Saint Thomas d’Aquin” mais encore par les bûchers où I’on brûlait vif.

Parallèlement, des catholiques fondèrent spontanément la Ligue, dite aussi Sainte Union pour la défense de la foi, mais aussi, en France, pour détrôner Henri III au profit du duc de Guise, la politique faisant bon ménage avec la religion.

D’abord soutenue par beaucoup de bons bourgeois, sincèrement pieux, la Ligue et ses processions menaçantes ne tardèrent pourtant pas à les inquiéter. Nous possédons à ce propos des textes où nombre de ces catholiques sincères s’alarmaient de ces démonstrations de force en ne manquant point de relever qu’y participaient, avec une ferveur particulière, des gens qui étaient en réalité la lie de la société. Sous couvert de la foi, c’était bien simplement des brutes, des gens qui aimaient la violence pour la violence qui revêtaient robes et cagoules, en exhibant leurs fouets. La recette est ancienne et toujours actuelle. On peut penser par exemple aux horreurs dont I’Algérie est aujourd’hui la proie, ou au Ku Klux Klan, les démonstrations de force en cagoules étant toujours nécessairement redoutables, la foi, quelle qu’elle soit, ne devenant plus que prétexte à violence. Giordano Bruno, dont nous vous parlons en page 20, en sait quelque chose.

Philippe Toussaint


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CARTE POSTALE : Rachel dessine (1997)

Excellent idée d’une école de petits liégeois : faire des cartes postales avec les dessins des élèves…


D’autres du Fonds des cartes postales…


Les fonds qui manquent le moins…

Journal des procès n°329 (13 juin 1997)

Cette enluminure du début de la Renaissance italienne, florentine en I’espèce, nous montre la Justice en gloire, tenant, on serait tenté de dire “exhibant”, un glaive et une balance. C’est encore ainsi qu’on la représente, quoique le plus souvent avec une balance à deux plateaux, appelant I’idée qu’on peut y mettre dans chacun le pour et le contre afin d’en faire la pesée et non, comme ici, une balance romaine, plus proche en somme, symboliquement, de la pesée des âmes après la mort dans différentes religions.

L’enluminure que nous avons jointe en dessous, qui est de la même époque, nous montre les effets de la Justice pénale, c’est-à-dire ce qu’on risque à enfreindre les lois ou les coutumes. Longtemps en effet, les peines ne furent réputées efficaces que si le peuple pouvait voir les châtiments, au nombre desquels I’humiliation publique. Comme de tout temps, on mettait aussi l’accent sur l’égalité dans ces représentations symboliques et que même un prêtre, par exemple, n’était pas à I’abri de la répression. C’était tout à fait inexact naturellement. D’une part I’Eglise revendiqua très tôt le droit exclusif de juger les siens, parfois sévèrement mais en secret, d’autre part il serait aisé de montrer combien certaines
classes sociales échappèrent à la répression.

Ce clerc tonsuré et cette jolie jeune femme étaient-ils censés avoir été pris en flagrant délit de fornication, comme tant de personnages de Boccace qui, au demeurant, pour son compte, n’en faisait point un crime mais, au contraire, si les sentiments des amants étaient sincères, et quelle que fût par ailleurs leur situation sociale ou d’état, avait plutôt tendance à murmurer “proficiat” !
Rien de nouveau sous le soleil à cet égard depuis le XIVème siècle, la morale de Boccace n’ayant pas une ride et s’opposant toujours à celle des cagots, des hypocrites et des justiciers par goût.

Philippe Toussaint


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BÂTIMENT-BOUWKUNDE (n°256, décembre 1996 – janvier 1997)

Le magazine Bâtiment-Bouwkunde ciblait un lectorat essentiellement professionnel et avait une vocation tout aussi essentiellement publicitaire. La publication était bilingue et nécessitait l’intervention de traducteurs de chez nous, dont Patrick Thonart (cfr. ours en page 3). Ce numéro a été intégralement ‘océrisé’ (vous pouvez en copier-coller le texte) :

Journal des procès n°315 (29 novembre 1996)

Autrefois, les procureurs – c’est-à-dire ceux qui géraient des dossiers et représentaient des personnes en justice – avaient l’habitude d’épingler sur leur robe des documents relatifs aux affaires dont ils étaient chargés. Ils trouvaient sans doute ça pratique ; peut-être aussi voulaient-ils montrer qu’ils étaient très occupés, donc importants. Le superbe dessin colorié que nous reproduisons en couverture est évidemment une charge, une exagération cocasse de cette coutume. Dans un ordre plus modeste, nos avocats ornent souvent leurs épitoges de trombones, à défaut de pouvoir exhiber, comme leurs confrères français, des décorations. C’est mieux : ces petites agrafes indiqueraient en effet qu’on ne se prend guère au sérieux et qu’à tout le moins on est sensible à l’égalité, nul avocat n’étant censé être plus qu’un autre. Marie Denis, dont les billets sont toujours merveilleux dans la Revue Nouvelle, écrivait un jour, à propos des falbalas judiciaires, qu’elle ne voyait pas d’objection aux toges et aux simarres à la condition qu’il y en eût aussi à la disposition des justiciables, ce qui serait le signe d’une égalité réelle entre toutes les parties à un procès. C’était judicieux : rien n’est jamais plus gai que de piéger les vaniteux à leurs propres rets.

La querelle, feutrée, est ancienne pour ou contre les toilettes judiciaires et la Cour de cassation, à laquelle les événements donnent une publicité qui n’est sûrement pas pour lui plaire, a pu paraître un peu ridicule à cet êgard à des gens qui n’avaient jamais songé jusqu’ici à y pénétrer.

Sans doute conseillers et avocats généraux ont-ils le bon goût de se moquer Lln
brin d’eux-mêmes en s’appelant, quand ils revêtent le drap rouge et I’hermine, des “homards”, mais il ne faudrait pas pousser, ils y tiennent et l’argument le plus convaincant que nous ayons entendu à ce sujet dans la bouche d’un haut magistrat était : “Si vous me posez la question, je vous répondrai tout de suite qu’il faut supprimer ce faste d’antan. Mais je préférerais que vous ne me le demandiez pas…”
Oh ! le rusé !

Philippe Toussaint


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Journal des procès n°307 (14 juin 1996)

Le calembour dont un des rois, Victor Hugo, disait que c’est la fiente de l’esprit qui vole, offre bien des avantages. Il ne coûte rien et supplée à la fatigante obligation de penser. On constate qu’il est devenu une névrose, une manie au sens psychiatrique du mot. Aucun titre n’en est exempt, c’est l’impératif de petit clin d’œil. Vingt dieux ! pour qui prend-t-on le lecteur d’oser lui faire un clin d’œil ?

Les meilleurs se soumettent : un très beau reportage sur les réactions en Oklahoma à un attentat meurtrier est intitulé Les raisons de la colère, fine allusion à l’opération israélienne au Liban, nommée Les raisins de la colère [NdlR. et au roman de Steinbeck]. Ça ne veut rien dire et tout dire, ça ne coûte rien et permet de suggérer un rapprochement éventuel. Le petit clin d’œil décharge ici d’avance du reproche d’esprit de sérieux (oh ! ces intellectuels !) en donnant à penser que ce reportage sera à la portée de tout le monde, même le dernier des imbéciles pouvant comprendre que “raisons” et “raisins” composent une joyeuse plaisanterie.

Ce syndrome qui nous envahit, comme les sempiternelles expressions toutes faites du genre “revoir sa copie”, ou “Sécu” pour Sécurité sociale qui ferait vieux jeu, peut être rapproché d’un nouvel us de politiques répondant au harcèlement médiatique en obligeant le journaliste qui les interroge à courir derrière eux et finalement à leur claquer la porte au nez. On voit ça tous les jours à la télévision, notamment avec M. Dehaene. Quelle grossièreté ! Mais qui faut-il tancer le plus ici et le journaliste ne se met-il pas en position d’humiliation de courir comme un petit chien, un peu comme on s’abaisse en sacrifiant au calembour ? Ce n’était pas y sacrifier, par contre, que de tirer sur deux pages dans le Morgen, à l’occasion de la mort de Sir Laurence Olivier : Not to be…

Philippe Toussaint


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Journal des procès n°303 (19 avril 1996)

L’onomatomancie était une divination pratiquée à l’aide du nom d’une personne, I’idée étant que le nom d’une personne la destinerait plus ou moins. Balzac y croyait fort, mais est-il un seul romancier, un seul écrivain qui le néglige ? La question est double au demeurant : on peut affubler un personnage d’un nom qui évoque ses qualités ou ses défauts mais notre nom patronymique engagerait-il peu ou prou notre vie, nos réactions et nos desseins ? Alfred de Musset aurait-il pu écrire l’oeuvre d’Emile Zola, et réciproquement, Patrice de la Tour du Pin celle d’lsidore Ducasse ?

Quand Balzac appelle un de ses personnages les plus fameux Vautrin, on ne manque pas de se dire que c’était “bien trouvé”. Il y a dans ces deux syllabes qui éclatent comme des coups de pistolet quelque chose qui colle étonnement à ce forçat en rupture de ban, à cette force de la nature. Maeterlinck a poussé le plus loin peut-être cette sorte d’onomatopée de l’âme et du cœur avec La Princesse Maleine ou Pelléas et Mélisande, soit des noms dont on serait tenté de dire que toute l’œuvre découle.

Comment passer pour une brute quand on s’appelle de Musset ? On écrit fatalement La Nuit de Mai ou On ne badine pas avec l’Amour – même si nous savons aujourd’hui par les Mémoires d’une prostituée qu’il se conduisait comme une brute dans les bordels, chose qu’il se flattait sans doute de garder secrète à jamais. Ainsi, l’onomatomancie ne prononcerait que sur l’apparence des êtres et, à la limite, Vautrin aurait-il pu écrire des bluettes, tout aussi secrètement qu’Alfred rompait avec son nom en traitant de manière révoltante une femme dont peut-être il se souvenait aussi en parlant d’un “cou blanc, délicat, se penche et de la neige effacerait l’éclat…

Philippe Toussaint


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